Un dauphin qui chasse à l’aide d’un coquillage : la scène a de quoi surprendre. Pourtant, elle a bel et bien été observée et filmée dans les eaux australiennes. Le grand dauphin (Tursiops) y traque des poissons qui se réfugient dans de grandes coquilles vides de gastéropodes marins, puis soulève le coquillage hors de l’eau pour en faire couler le contenu, poisson compris, directement dans sa gueule. Ce comportement porte un nom : le « shelling », parfois appelé « conching ».
Une technique de chasse spectaculaire
Le principe est aussi ingénieux que simple. Certains poissons, lorsqu’ils se sentent menacés, cherchent refuge dans les grandes coquilles vides qui tapissent les fonds sableux. Le dauphin, loin de renoncer, transforme cette cachette en piège. Il insère son rostre dans l’ouverture de la coquille, la remonte à la surface, puis la secoue et l’incline pour faire glisser l’eau et la proie dans sa bouche.
Toute la séquence ne dure que quelques secondes, mais elle suppose une remarquable coordination : repérer la coquille, la manipuler sans perdre la proie, la porter jusqu’à la surface et la vider au bon moment. C’est un enchaînement d’actions précises qui témoigne d’une véritable maîtrise gestuelle.
Shark Bay, épicentre d’un savoir-faire animal
C’est dans la baie de Shark Bay, sur la côte occidentale de l’Australie, que ce comportement a été le plus étudié. Sur une longue période d’observation, les chercheurs y ont recensé plusieurs dizaines d’épisodes de shelling réalisés par une petite vingtaine de dauphins seulement, sur des milliers de rencontres. Autant dire un comportement rare, pratiqué par une minorité d’individus.
Shark Bay est un site exceptionnel pour la recherche sur les dauphins. On y observe une société « multiculturelle » : certains dauphins, les « éponges », se protègent le rostre avec une éponge de mer pour fouiller les fonds rocailleux, tandis que d’autres poussent les poissons vers le rivage, ou pratiquent justement le shelling. Plusieurs traditions de chasse coexistent ainsi au sein d’une même population.
Plus récemment, des images tournées sur la côte est de l’Australie, du côté de Hervey Bay, ont montré des dauphins pratiquant eux aussi cette technique. Il s’agirait seulement du deuxième endroit au monde où le comportement a été formellement documenté, ce qui renforce l’intérêt des scientifiques.
Une preuve d’intelligence adaptative
L’utilisation d’outils est longtemps restée considérée comme le propre de l’être humain, avant d’être reconnue chez les grands singes, certains oiseaux et quelques autres espèces. Chez les dauphins, elle prend une forme particulière, car ces mammifères marins ne disposent pas de mains pour manipuler les objets. Se servir d’un coquillage ou d’une éponge suppose donc une flexibilité cognitive remarquable : comprendre qu’un objet extérieur peut servir à obtenir de la nourriture, et adapter son corps à cet usage.
Ce type de comportement illustre l’intelligence adaptative des dauphins : leur aptitude à inventer des solutions nouvelles face à un problème, en l’occurrence attraper des poissons habiles à se cacher. Le grand dauphin possède l’un des cerveaux les plus développés du règne animal par rapport à la taille de son corps, et ces innovations de chasse en offrent une illustration concrète.
Un comportement qui se transmet
L’aspect le plus fascinant du shelling n’est peut-être pas la technique elle-même, mais la façon dont elle circule au sein de la population. Les chercheurs ont montré que la diffusion de ce comportement s’explique avant tout par le réseau de relations sociales entre dauphins, et non par leur seule parenté génétique. Autrement dit, un dauphin apprend le shelling en observant ses congénères, davantage qu’il n’en hérite à la naissance.
C’est un point crucial. On parle alors de transmission horizontale : le savoir-faire passe d’un individu à un autre au sein d’une même génération, entre amis ou partenaires, et pas seulement des parents aux enfants. Ce mode de diffusion rappelle la manière dont les traditions se répandent dans les sociétés humaines.
Vers une véritable culture animale
Les images plus récentes ont apporté un autre indice précieux : elles suggèrent que des mères pourraient enseigner la technique à leurs petits, ce qui relèverait d’une transmission verticale, des parents vers la descendance. Combinée à l’apprentissage entre pairs, cette hypothèse renforce l’idée que le shelling constitue une tradition culturelle à part entière.
Le terme de « culture » peut sembler audacieux appliqué aux animaux, mais il correspond à une définition précise : un ensemble de comportements appris socialement et partagés au sein d’un groupe, qui se maintiennent dans le temps. À ce titre, les dauphins de Shark Bay rejoignent d’autres espèces, comme certains chimpanzés ou orques, chez lesquelles les scientifiques reconnaissent aujourd’hui l’existence de véritables cultures animales.
Ces découvertes rappellent aussi combien il est important de protéger ces populations et leurs habitats. Une tradition rare, portée par une poignée d’individus, peut disparaître en même temps qu’eux. Préserver les dauphins, c’est donc aussi préserver un patrimoine comportemental unique. Pour prolonger la réflexion sur ces cétacés, découvrez notre article sur l’avenir des delphinariums et la place des cétacés en captivité.
Ce qu’il faut retenir
- Des dauphins ont été filmés au large de l’Australie utilisant de grands coquillages vides pour piéger et avaler des poissons, un comportement appelé shelling ou conching.
- Ce comportement, très rare, a surtout été étudié à Shark Bay, où coexistent plusieurs traditions de chasse au sein d’une même population.
- Se servir d’un objet pour chasser témoigne d’une réelle intelligence adaptative et d’une flexibilité cognitive chez ces mammifères marins.
- Le shelling se transmet socialement, principalement par l’observation des congénères, et peut-être aussi des mères à leurs petits.
- Les scientifiques y voient un exemple de culture animale, un savoir-faire appris et partagé qu’il faut protéger avec les dauphins eux-mêmes.




