Une séparation attendue depuis plusieurs années
L’annonce n’a pas totalement surpris les marchés. Depuis plusieurs années, les analystes financiers pressaient Associated British Foods (ABF) de clarifier son périmètre d’activité. Le conglomérat londonien, fondé au début du XXe siècle, cumule en effet des métiers aux logiques très différentes : alimentation de marque (Ovaltine, Twinings, Jordans), agro-industrie (sucre, huile, boulangerie), ingrédients et levures (AB Mauri) et, depuis 1991, la distribution textile avec Primark.
Ce patchwork, hérité d’une stratégie de conglomérat de la famille Weston, rendait la valorisation boursière du groupe difficile à lire. Primark, qui représentait désormais environ 50 % du chiffre d’affaires et plus de 60 % des bénéfices, éclipsait les autres activités aux yeux des investisseurs, tout en étant elle-même sous-évaluée par le prisme du conglomérat.
En officialisant la scission, le président du conseil d’administration d’ABF, Michael McLintock, a indiqué que « le moment est venu de permettre à Primark de poursuivre son expansion mondiale avec sa propre gouvernance et son propre accès aux marchés financiers ». Le communiqué évoque une finalisation de l’opération au premier semestre 2027.
Primark, un géant européen du prêt-à-porter low-cost
Acquise par ABF en 1991 pour une somme modeste, Primark est devenue l’une des plus grandes success stories du retail européen. L’enseigne a bâti sa notoriété sur un modèle simple et implacable : proposer des vêtements à la mode à des prix imbattables, quitte à sacrifier la communication, l’e-commerce ou les placements marketing habituels du secteur.
Le chiffre d’affaires de Primark, qui frôlait le milliard de livres en 2000, a dépassé les 10 milliards en 2025. L’enseigne compte aujourd’hui plus de 450 magasins dans 17 pays, dont la France (notamment à Toulouse, Paris, Lille, Marseille), l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et, depuis 2015, les États-Unis.
Le modèle reste atypique dans le paysage du prêt-à-porter. Contrairement à Zara (Inditex), H&M ou Uniqlo, Primark a longtemps refusé le e-commerce, estimant que la vente en magasin permet seule de maintenir les prix bas grâce aux volumes et à l’absence de coûts logistiques individualisés. Ce n’est que tardivement, en 2022, que l’enseigne a lancé un service de clic-et-collecte limité au Royaume-Uni.
Les raisons stratégiques de la scission
La décision d’ABF s’explique par plusieurs facteurs convergents. D’abord, la valorisation du conglomérat stagnait depuis 2022, alors même que Primark continuait d’enregistrer des résultats records. Plusieurs fonds activistes, parmi lesquels Elliott Management, avaient ouvertement réclamé une séparation pour libérer la valeur cachée dans le groupe.
Ensuite, les besoins en investissement divergent fortement entre les deux métiers. Primark doit accélérer son déploiement aux États-Unis et en Europe de l’Est, investir dans sa plateforme e-commerce et faire face à la concurrence redoutable de Shein, Temu et du groupe chinois Miniso. Les activités alimentaires d’ABF, elles, nécessitent des capitaux pour la modernisation industrielle et la transition énergétique. Deux logiques d’investissement qui cohabitent mal dans un même périmètre.
Enfin, la gouvernance du conglomérat devenait complexe. La famille Weston, actionnaire majoritaire, voulait préserver son contrôle sur les activités historiques (notamment le sucre et Twinings), tout en offrant à Primark la dynamique boursière d’une entreprise indépendante. La scission permet ce double objectif : conserver ABF sous influence familiale, tout en libérant Primark pour attirer de nouveaux investisseurs institutionnels.
Les conséquences pour les consommateurs européens
Pour les clients de Primark, l’opération ne devrait pas entraîner de changement visible à court terme. Le réseau de magasins, la politique tarifaire, l’assortiment des collections et même la direction générale de l’enseigne (Paul Marchant à sa tête depuis 2013) devraient rester inchangés.
À moyen terme, cependant, l’indépendance pourrait favoriser des changements stratégiques majeurs. L’e-commerce, longtemps sous-investi, devrait monter en puissance pour répondre à la concurrence de Shein et Temu. La politique de développement durable, souvent critiquée par les ONG, pourrait aussi être recalibrée sous la pression accrue des investisseurs ESG européens.
Plus inquiétant pour les consommateurs fidèles : la promesse du prix bas, qui fait l’identité de Primark, sera-t-elle tenable dans un contexte d’inflation persistante sur les matières premières textiles et de pression accrue pour des productions plus éthiques ? La direction assure que « la proposition de valeur » restera intacte, mais les analystes du secteur sont plus circonspects.
Un signal pour les autres conglomérats européens
L’opération d’ABF constitue un signal fort pour les autres conglomérats européens, souvent pointés du doigt par les marchés pour leur complexité structurelle. Unilever, Reckitt Benckiser, Nestlé ou encore le français LVMH font régulièrement l’objet de questions similaires sur la pertinence de leurs portefeuilles multiples.
Dans le retail en particulier, les investisseurs valorisent de plus en plus les entreprises focalisées, capables de communiquer une stratégie claire et mesurable. Les conglomérats, nés dans les années 1970-80 pour mutualiser les risques, apparaissent désormais comme des structures parfois inadaptées à un monde où la spécialisation et l’agilité sont reines.
L’opération ABF-Primark intervient d’ailleurs dans un contexte de mouvements similaires dans la distribution européenne : Kering réfléchit au devenir de certaines de ses marques, Carrefour teste la cession de ses activités européennes secondaires, et Auchan se concentre progressivement sur son cœur de métier français et italien.
Calendrier et enjeux financiers
La scission devrait suivre un calendrier précis. D’ici juin 2026, ABF va constituer l’entité juridique indépendante de Primark et préparer son introduction en Bourse. L’approbation des actionnaires est attendue pour l’assemblée générale de septembre 2026. L’introduction effective à la Bourse de Londres (London Stock Exchange) est prévue pour le printemps 2027.
Selon les premières estimations de la banque Rothschild & Co, qui conseille l’opération, Primark pourrait être valorisée entre 18 et 22 milliards de livres, ce qui en ferait l’une des plus grosses introductions en Bourse européennes de ces dernières années. Un montant qui reflète à la fois la rentabilité exceptionnelle de l’enseigne et les perspectives de croissance internationale, notamment aux États-Unis.
Les investisseurs européens, privés ces dernières années de grandes introductions en Bourse (nombre de licornes technologiques ayant choisi Wall Street), accueillent l’annonce avec intérêt. Reste à voir si l’opération sera en mesure de tenir ses promesses, dans un contexte de consommation sous pression et de concurrence asiatique féroce.




