Landiras 2022 : le feu qui couvait sous la tourbe, mécanisme rare de la reprise du 9 août

Landiras 2022 : le feu qui couvait sous la tourbe, mécanisme rare de la reprise du 9 août

Il aura fallu quinze jours pour que la Gironde comprenne qu’un feu « fixé » n’est pas un feu « éteint ». Entre le 25 juillet 2022, date à laquelle les autorités annonçaient l’incendie de Landiras sous contrôle, et le 9 août, jour de sa reprise spectaculaire, le feu n’avait jamais cessé. Il progressait, silencieux, à quelques mètres sous la surface, dans un gisement de tourbe où il pouvait résister aux jets d’eau, à la pluie et au temps. Retour sur un mécanisme unique en France par son ampleur, et sur les leçons que la doctrine a tirées depuis. Pour le contexte élargi, on peut consulter le dossier complet sur les incendies en France.

Le feu qui couvait sous terre : le mystère de Landiras

Quand l’incendie de Landiras est déclaré fixé le 25 juillet 2022, plus de 14 000 hectares de forêt ont déjà brûlé. Le dispositif se réduit progressivement, une partie des évacués rentre chez elle, et l’attention nationale se détourne de la Gironde. Pourtant, sur le terrain, les sapeurs-pompiers du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS 33) maintiennent une vigilance inhabituelle. Des drones thermiques repèrent régulièrement des points chauds anormaux, parfois à plusieurs mètres de profondeur. Des fumerolles remontent en pleine nuit, sans flamme visible, dans des zones pourtant considérées comme sécurisées.

Le sous-sol landais et girondin abrite en effet une particularité géologique méconnue : des gisements de tourbe, hérités des anciennes zones humides asséchées au XIXe siècle. C’est là, à deux ou trois mètres sous la surface, que le feu de Landiras continue de vivre, invisible et implacable, dans les jours qui suivent son « extinction » officielle. La chronologie complète de l’épisode montre à quel point ces quinze jours de latence ont trompé la vigilance.

Qu’est-ce que la tourbe et pourquoi elle brûle ?

La tourbe est une matière organique fossile, formée par l’accumulation lente de végétaux partiellement décomposés dans des milieux saturés d’eau. Riche en carbone (jusqu’à 55 % de sa masse sèche), elle constitue un combustible extraordinairement dense : à volume égal, un mètre cube de tourbe sèche libère autant d’énergie qu’un mètre cube de charbon de bois de faible qualité. En France, on trouve des tourbières résiduelles dans le Jura, les Vosges, le Massif central et, plus discrètes, dans les Landes de Gascogne.

Ce qui rend la tourbe si dangereuse en cas d’incendie, c’est son mode de combustion. Contrairement au bois, qui brûle avec des flammes vives et une consommation rapide d’oxygène, la tourbe entre en combustion lente ou combustion incandescente : elle se consume sans flamme, à basse température (250 à 400 °C), en produisant essentiellement de la fumée et une chaleur intense qui se propage de proche en proche. Une braise de tourbe peut rester active pendant des semaines, voire des mois, sans jamais s’éteindre spontanément tant qu’il reste du carburant et un minimum d’oxygène.

25 juillet : le feu « fixé » — mais pas « éteint »

Le vocabulaire des pompiers est précis, mais il a été mal compris à l’époque. Un feu « fixé » signifie que sa progression est stoppée : le périmètre est bloqué, les flammes ne s’étendent plus. Le stade suivant est celui du feu « maîtrisé », puis « éteint ». Entre chaque étape, il peut s’écouler plusieurs jours, semaines, voire mois. En 2022, la nuance a été noyée dans l’annonce « fixé », que médias et public ont assimilée à « terminé ».

Or, dans le cas de Landiras, la fixation en surface masquait une réalité souterraine bien plus inquiétante. Les capteurs thermiques déployés par le SDIS 33 mesuraient encore, fin juillet, des températures supérieures à 300 °C dans des poches profondes, sous des zones où les flammes avaient disparu depuis dix jours. Le feu n’était pas éteint. Il avait simplement changé de dimension : il descendait au lieu de s’étendre.

9 août 2022 : la reprise en surface

Le mardi 9 août 2022, la Gironde bascule à nouveau. En début d’après-midi, sous l’effet d’un vent de nord-est soutenu et d’une sécheresse persistante qui a asséché la végétation résiduelle, plusieurs points chauds souterrains percent la surface simultanément. Des fumerolles se transforment en flammèches, puis en foyers actifs qui embrasent en quelques minutes des massifs de pins qui n’avaient pas brûlé en juillet. C’est le début de ce que les autorités baptiseront rapidement « Landiras 2 ».

En 48 heures, plus de 7 000 nouveaux hectares partent en fumée, portant le bilan cumulé à plus de 21 000 hectares. Les évacuations reprennent, les campings côtiers sont menacés une seconde fois, et l’incompréhension domine chez les habitants : comment un feu déclaré fixé quinze jours plus tôt a-t-il pu ressurgir avec une telle violence ? La réponse tient en un mot : la tourbe.

Une combustion lente qui résiste aux jets d’eau

Le drame de la tourbe, pour les pompiers, c’est son inaccessibilité. Un jet d’eau, aussi puissant soit-il, ruisselle en surface et ne pénètre pas dans un sol organique saturé de matière carbonée. Pire, l’eau se transforme en vapeur au contact des braises souterraines et remonte sans avoir refroidi le foyer profond. Les Canadair, si efficaces contre les flammes aériennes, sont totalement inopérants sur ces feux enfouis.

La seule technique réellement efficace consiste à excaver la tourbe brûlante à la pelle mécanique, à l’étaler en surface pour la refroidir, puis à noyer chaque poche individuellement. Un travail titanesque, qui peut demander des semaines par hectare et qui nécessite du matériel de génie civil rarement disponible en zone d’incendie. En 2022, les pompiers girondins ont dû improviser des chantiers de terrassement en pleine forêt, avec l’appui de l’armée et d’entreprises de travaux publics locales.

Les précédents mondiaux : Alberta, Sibérie, Indonésie

Landiras 2022 est un cas unique en France par son volume, mais le phénomène est bien documenté ailleurs. En mai 2016, l’incendie de Fort McMurray, en Alberta (Canada), s’était en partie propagé dans les tourbières boréales qui tapissent le nord de la province. Certains foyers souterrains ont continué à brûler tout l’hiver 2016-2017 sous la neige, avant de ressurgir au printemps suivant : c’est ce que les Canadiens appellent les « zombie fires », les feux zombies.

En Sibérie, les incendies de tourbe des étés 2019, 2020 et 2021 ont libéré des quantités massives de CO2 stockées depuis des millénaires dans le pergélisol dégelé. En Indonésie, enfin, la combustion des tourbières des forêts primaires de Sumatra et Bornéo est un enjeu climatique mondial : à elle seule, la saison 2015 avait émis plus de gaz à effet de serre que l’économie allemande sur la même période. Partout, le constat est le même : la tourbe ne s’éteint que par excavation, jamais par arrosage.

Ce que Landiras nous apprend : fixé n’est pas éteint

La leçon principale de Landiras 2022 est sémantique autant qu’opérationnelle. « Fixé » ne signifie ni « maîtrisé », ni « éteint ». C’est un état intermédiaire, fragile, qui exige de maintenir une surveillance longue et coûteuse. Dans les tourbières, cette surveillance doit être doublée d’une cartographie thermique répétée (drones, satellites) et de sondages de température dans le sol.

Les pompiers girondins ont depuis intégré à leurs protocoles le principe suivant : aucun feu de forêt en zone de sous-sol organique ne peut être déclaré éteint avant plusieurs semaines de surveillance thermique continue, y compris après plusieurs pluies significatives. Cette doctrine a été rappelée avec force lors du cas Fontainebleau 2026 où le vocabulaire a été rappelé par le préfet de Seine-et-Marne au moment de la fixation.

L’héritage : la vigilance renforcée depuis

Depuis 2022, la France a considérablement musclé sa doctrine de surveillance post-incendie. Le SDIS 33 dispose désormais d’une flotte de drones thermiques déployables en autonomie, capables de scanner des centaines d’hectares en quelques heures pour détecter les anomalies thermiques souterraines. Des conventions ont été signées avec des entreprises de travaux publics pour garantir la mobilisation rapide de pelles mécaniques en cas de suspicion de feu de tourbe.

À l’échelle nationale, la Direction générale de la sécurité civile a intégré la cartographie des sous-sols tourbeux à ses outils de prévision. Les zones à risque de combustion lente sont désormais surveillées prioritairement en cas d’incendie majeur. Et surtout, la communication publique a évolué : les préfectures s’attachent à expliquer systématiquement la différence entre feu « fixé » et feu « éteint », pour éviter que le retour à la normale ne soit prématuré. Landiras 2022 restera comme la démonstration la plus spectaculaire, en France, qu’un feu peut mourir en surface tout en restant vivant sous nos pieds.

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