Landiras 2022 : le retour d'expérience officiel qui a refondé la doctrine anti-feu française

Landiras 2022 : le retour d'expérience officiel qui a refondé la doctrine anti-feu française

Landiras 2022 : le déclic pour la doctrine française anti-feu

À l’été 2022, la Gironde connaît un choc opérationnel sans précédent depuis les grands feux des années 1980. Le 12 juillet, un premier départ de feu à Landiras dévore près de 14 000 hectares de pins avant d’être fixé. Trois semaines plus tard, le 9 août, un second incendie repart de la même zone via une reprise souterraine et brûle 7 000 hectares supplémentaires. Au total, avec le sinistre parallèle de La Teste-de-Buch, ce sont plus de 30 000 hectares qui partent en fumée dans le seul département girondin.

Le choc est d’autant plus grand que ces feux se déclenchent hors de la zone dite « rouge » méditerranéenne traditionnellement identifiée comme la plus exposée. Ils démontrent que le risque feu de forêt concerne désormais l’ensemble du territoire métropolitain, y compris les massifs atlantiques, longtemps considérés comme moins vulnérables. Le président de la République prononce d’ailleurs le 28 octobre 2022, à l’occasion d’un discours à Saint-Étienne-du-Rouvray, la formule qui deviendra la matrice des évolutions à venir : « la France doit se préparer à un été 2022 devenu la norme ».

Trois grands rapports viennent structurer la réponse : le Retex opérationnel de la DGSCGC, la mission d’information sénatoriale conduite au printemps 2023, et le rapport de l’ONF sur l’état des massifs. Ils convergent sur cinq leçons majeures que le dossier complet consacré aux incendies 2026 reprend comme le socle de la nouvelle doctrine française.

Leçon 1 : moderniser la flotte de bombardiers d’eau

La première leçon opérationnelle porte sur la flotte aérienne de la sécurité civile. En 2022, elle repose sur douze Canadair CL-415, appareils robustes mais vieillissants, dont la production a été arrêtée par le constructeur en 2015. Le Retex de la DGSCGC souligne un point préoccupant : la disponibilité de la flotte pendant la campagne 2022 est tombée à des niveaux critiques certains jours de pointe, alors même que la demande n’a jamais été aussi forte.

La réponse française s’inscrit dans un programme européen commun. La France a passé commande de quatre exemplaires du nouveau DHC-515, successeur direct du CL-415, produit par le canadien De Havilland. Les premières livraisons sont attendues à partir de 2028, avec un plateau de mise en service échelonnée jusqu’en 2032. Ce renforcement doit permettre de sécuriser la flotte de Canadair français et de compenser les pertes prévisibles liées à l’usure des cellules actuelles.

Le rapport sénatorial va plus loin en recommandant de compléter cette commande initiale et de diversifier la flotte, en s’appuyant également sur des Dash 8 polyvalents et des hélicoptères bombardiers d’eau pour l’attaque des feux naissants en zone de relief.

Leçon 2 : l’efficacité des évacuations préventives

Deuxième leçon centrale du Retex : la doctrine d’évacuation préventive a fonctionné. Entre juillet et août 2022, ce sont près de 50 000 personnes qui ont été mises à l’abri en Gironde, dans un contexte de progression rapide des fronts de feu et de nombreux campings menacés. Le bilan est sans appel : zéro victime civile à déplorer sur l’ensemble des sinistres girondins.

Ce résultat, exceptionnel pour un feu de cette ampleur, valide la doctrine dite du « déplacement anticipé de population », qui privilégie l’évacuation ordonnée en amont plutôt que le confinement subi. Le Retex insiste sur l’importance de la coordination entre les préfets, les maires et les gestionnaires de campings, qui a permis d’organiser en quelques heures des évacuations massives sans mouvement de panique.

Cette doctrine s’appuie très largement sur l’engagement humain des sapeurs-pompiers. La France peut compter sur les 200 000 sapeurs-pompiers volontaires qui constituent l’essentiel de la force d’action au sol, particulièrement dans les zones rurales et forestières où sont situés la majorité des feux majeurs.

Leçon 3 : la coopération européenne rescEU

La troisième leçon est venue du ciel européen. À l’été 2022, alors que la flotte française est saturée, la France active le mécanisme européen de protection civile et bénéficie de l’arrivée en renfort de Canadair grecs, portugais et italiens au titre du dispositif rescEU. Ces appareils sont venus compléter les bombardiers d’eau français sur les fronts girondins pendant plusieurs jours critiques.

Le Retex de la DGSCGC en tire une conclusion structurante : dans un contexte de simultanéité croissante des grands feux à l’échelle européenne, aucun pays du bassin méditerranéen ne peut plus prétendre à l’autonomie complète en matière de moyens aériens. La France a depuis renforcé son engagement dans rescEU en pré-positionnant elle-même certains appareils au bénéfice de ses partenaires du Sud, notamment lors des grands feux grecs et portugais.

Cette solidarité opérationnelle s’accompagne d’une doctrine partagée : harmonisation des règles d’engagement, exercices communs, formation croisée des pilotes et des officiers de coordination. Les Retex publiés depuis 2022 par les États membres convergent vers ce modèle d’interopérabilité renforcée.

Leçon 4 : maîtriser le feu de tourbe

La quatrième leçon est peut-être la plus technique, mais elle a des conséquences opérationnelles majeures. Le 9 août 2022, alors que le premier feu de Landiras est officiellement fixé depuis plusieurs jours, une reprise brutale se déclenche : un feu couvait en profondeur, dans les couches de tourbe et d’humus accumulées sous la pinède. Le sinistre reprend et détruit sept mille hectares supplémentaires.

Cet épisode a fait entrer la notion de profondeur d’extinction dans la doctrine française. Un feu de forêt en surface peut être visuellement éteint alors qu’il continue de se propager en sous-sol, parfois sur plusieurs semaines, en attendant qu’un coup de vent ou une remontée de température le fasse ressurgir. Le comprendre, c’est repenser toute la doctrine du « feu éteint » : le sol doit être noyé, sondé, surveillé par caméra thermique parfois pendant des semaines. Notre article détaillé revient sur le mécanisme du feu de tourbe et sur les protocoles désormais appliqués par les SDIS des massifs concernés.

Depuis 2023, plusieurs SDIS ont été dotés de caméras thermiques portatives et de drones à imagerie infrarouge spécifiquement destinés à détecter les points chauds sous-terrains, sur les zones tourbeuses des Landes de Gascogne, du Morvan, mais aussi de certains massifs alpins.

Leçon 5 : la puissance de la surveillance drone et satellite

Cinquième leçon transversale du Retex : la révolution silencieuse apportée par la surveillance à distance. Landiras 2022 a été l’un des premiers feux français à bénéficier massivement des données du programme européen Copernicus, dont le service d’urgence a fourni en quasi-temps réel des cartographies satellitaires des surfaces brûlées, mises à jour plusieurs fois par jour.

Ces données ont permis aux états-majors de mieux calibrer les renforts, d’anticiper les zones à évacuer et d’objectiver les surfaces détruites bien avant les traditionnels survols aériens de reconnaissance. À cela s’ajoute l’essor des drones de surveillance, désormais engagés en amont pour la détection précoce des départs de feu, et en aval pour la surveillance des reprises après extinction.

Le rapport sénatorial recommande d’étendre cette instrumentation à l’ensemble des massifs classés à risque, en s’appuyant sur une tour de guet nouvelle génération combinant capteurs optiques, thermiques et intelligence artificielle pour la reconnaissance automatique des panaches de fumée.

Les rapports officiels publiés depuis

Trois documents structurent aujourd’hui la doctrine française post-Landiras. Le Retex de la DGSCGC, publié en interne en 2023 et partiellement rendu public, dresse le bilan opérationnel jour par jour et formule une centaine de recommandations aux SDIS et aux préfectures.

La mission d’information sénatoriale présidée par Jean Bacci et Anne-Catherine Loisier a rendu au printemps 2023 un rapport de plus de deux cents pages, « Feux de forêt : prévenir l’embrasement », assorti de trente-trois propositions dont plusieurs ont été traduites en loi dès juillet 2023. Enfin, le rapport de l’ONF sur l’état des massifs a documenté l’impact structurel de la sécheresse et de la maladie sur la vulnérabilité des pinèdes de Gascogne, plaidant pour une diversification des essences et une révision des pratiques sylvicoles.

Un modèle imité en Europe du Sud

Quatre ans après, la doctrine issue des Retex Landiras est devenue une référence pour les pays méditerranéens. L’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie ont intégré plusieurs de ses recommandations dans leurs propres plans d’action, notamment sur les évacuations préventives, la mutualisation des flottes aériennes au sein de rescEU et la vigilance sur les feux de sols profonds.

Landiras 2022 n’a pas seulement été un choc, il a été un point de bascule doctrinal. La France y a appris qu’on ne se prépare plus à « l’été de tous les records », mais à une saison à haut risque devenue la norme, sur un territoire élargi, avec des feux plus longs, plus profonds et plus simultanés qu’autrefois.

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