Gérard Jugnot, 74 ans : un demi-siècle au sommet du cinéma français
Né le 4 mai 1951 à Paris, Gérard Jugnot a fêté ses 74 ans en mai 2025. Cinquante-et-un ans après la création du Splendid avec ses camarades de jeunesse, l’acteur, réalisateur et producteur garde une fraîcheur et une lucidité qui forcent l’admiration. Dans une interview récente accordée à l’occasion de la promotion d’un de ses derniers films, il a accepté de revenir longuement sur cette aventure collective unique dans l’histoire du cinéma français.
« Une époque incroyable », résume-t-il avec son sens habituel de la formule. Une époque où une bande de copains, à peine sortis de l’adolescence, ont monté un café-théâtre dans le Marais à Paris, sans imaginer un seul instant qu’ils allaient révolutionner la comédie française et bouleverser plusieurs générations de spectateurs.
Le Splendid de 1974 : la genèse d’un mythe
Tout commence en 1974, au 48 rue des Lombards, dans le quartier du Marais. Quelques amis, étudiants et apprentis comédiens, fondent ensemble un café-théâtre baptisé Le Splendid. La bande réunit déjà la plupart des figures qui vont marquer le cinéma français : Thierry Lhermitte, Christian Clavier, Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel, Michel Blanc, Bruno Moynot, Gérard Jugnot, rejoints par Anémone qui deviendra une comédienne inséparable de leurs créations collectives.
Le Splendid n’est pas simplement un café-théâtre parmi d’autres. Il est une école d’écriture collective, où les sketches sont travaillés ensemble, où chaque acteur invente son personnage, où l’humour naît du frottement des sensibilités différentes. Cette méthode, qui sera plus tard transposée au cinéma, fait la singularité absolue du Splendid dans le paysage culturel français.
Gérard Jugnot évoque avec tendresse cette période : « On se voyait tous les jours, on écrivait, on jouait, on refaisait des scènes encore et encore. On n’avait pas un sou, mais on avait l’impression de tenir quelque chose. Et nous tenions effectivement quelque chose, sans le savoir. »
« Le Père Noël est une ordure » : le tournant culturel de 1982
Si plusieurs spectacles du Splendid ont fait sensation au théâtre, c’est avec « Le Père Noël est une ordure » que la troupe entre véritablement dans la légende. Adaptée au cinéma par Jean-Marie Poiré en 1982, la pièce devient un succès en salles avant de devenir un véritable phénomène culturel, repris chaque année à la télévision aux fêtes de fin d’année.
Gérard Jugnot y campe Félix, le clochard alcoolique au charme désespérant, dans des scènes désormais entrées dans l’imaginaire collectif. « Ce film, on l’a fait sans aucune prétention, raconte-t-il. On voulait juste s’amuser et faire rire le public. On ne savait pas qu’il deviendrait ce monument du patrimoine populaire. C’est sans doute pour cette raison qu’il reste si frais aujourd’hui. »
Plus de quarante ans après sa sortie, les répliques cultes du film (« Y a pas que la merguez dans la vie ! », « Thérèse, c’est cassé ») sont reprises par des millions de Français, traversant les générations avec une force qui surprend encore les acteurs eux-mêmes. Le film a même fait l’objet d’analyses universitaires sur les ressorts de son humour transgressif et son rapport à la marginalité urbaine.
« Les Bronzés » : la grande saga des amis en vacances
Parallèlement, la troupe développe une autre franchise majeure : « Les Bronzés ». Tournés en 1978 et 1979 sous la direction de Patrice Leconte, les deux premiers films suivent les vacances en club d’une bande de Français aussi attachants que ridicules, dans une Côte d’Ivoire ensoleillée puis dans une station de ski enneigée.
Gérard Jugnot y campe Bernard Morin, dont la naïveté et la patience exemplaire face à son épouse Nathalie Morin font merveille. Ces personnages, devenus emblématiques, traversent les époques avec une force inchangée. En 2006, la troupe a même réuni ses membres pour « Les Bronzés 3 : Amis pour la vie », succès commercial considérable qui démontre la fidélité indéfectible du public français.
« Quand on s’est retrouvés sur Les Bronzés 3, c’était bizarre, confie l’acteur. On avait tous vieilli, on avait fait nos vies de notre côté, mais l’alchimie était toujours là. Les automatismes sont revenus en quelques jours. C’est ça, une vraie troupe : ça ne s’use pas. »
Anémone et Michel Blanc, les amis disparus
Dans ses confidences récentes, Gérard Jugnot a particulièrement évoqué la mémoire d’Anémone, comédienne hors normes de la troupe, décédée en avril 2019 à l’âge de 68 ans. Présente dans les principaux films cultes du Splendid, elle laissait derrière elle une carrière cinématographique exceptionnelle.
Plus récemment, la disparition de Michel Blanc en octobre 2024 a constitué un nouveau coup dur pour la troupe historique. « C’est dur, ces départs successifs, confie Gérard Jugnot. On se rend compte que notre famille de cinéma perd ses membres un à un. Mais on garde tellement de souvenirs ensemble que c’est aussi une façon de continuer à les faire vivre. »
Ces deuils successifs ont rapproché les survivants de la bande. Lhermitte, Clavier, Balasko et Jugnot se retrouvent désormais régulièrement, pour évoquer les souvenirs communs et imaginer parfois de nouveaux projets collectifs, même si l’ampleur des Bronzés ne se réinventera sans doute jamais.
Saïda Jawad : un couple solide depuis vingt ans
Dans la vie privée, Gérard Jugnot partage depuis vingt ans son existence avec Saïda Jawad, comédienne et productrice de trente ans sa cadette, née en 1981. Le couple s’est rencontré sur un tournage et vit depuis une histoire d’amour solide, marquée par une grande complicité professionnelle.
Saïda Jawad a produit plusieurs des projets récents de Gérard Jugnot et l’accompagne régulièrement sur les tapis rouges. Le couple, qui assume sa différence d’âge avec un naturel total, témoigne d’une relation harmonieuse où chacun trouve son équilibre. « Saïda est ma boussole, confie l’acteur. Elle m’apporte une fraîcheur de regard, une énergie, une vision. Je n’imagine pas ma vie sans elle. »
Marié une première fois et père de plusieurs enfants issus de précédentes unions, Gérard Jugnot a su construire avec Saïda Jawad une nouvelle vie familiale heureuse, partagée entre Paris, la Provence et les nombreux déplacements professionnels du couple.
Une filmographie récente toujours active
Loin de se reposer sur ses lauriers, Gérard Jugnot continue de tourner régulièrement. En 2021, il décroche un véritable succès avec « Pourris Gâtés », comédie familiale de Nicolas Cuche dans laquelle il campe un milliardaire fantasque. Le film totalise plus de 1,5 million d’entrées en salles malgré le contexte sanitaire encore difficile, démontrant que sa popularité reste intacte.
Depuis, l’acteur a multiplié les rôles dans des comédies populaires, des films d’auteur et des séries pour la télévision et les plateformes de streaming. Sa carrière de réalisateur, également riche (« Une époque formidable », « Monsieur Batignole », « Boudu », « Rose et Noir »), reste un pan essentiel de son activité, qu’il continue à nourrir avec passion.
Cannes et les festivals : une fidélité jamais démentie
Régulièrement présent au Festival de Cannes et dans les principaux rendez-vous du cinéma français, Gérard Jugnot témoigne d’un attachement profond à la grande famille du septième art. Il participe à des projections, présente ses films, anime des masterclass, rencontre les jeunes générations d’acteurs et de réalisateurs.
« Cannes, c’est un moment magique chaque année, dit-il. On voit le cinéma se réinventer, on découvre des talents nouveaux, on retrouve les amis. Et puis, c’est aussi un moment où l’on mesure le chemin parcouru depuis les premières années du Splendid. »
Des projets cinéma encore nombreux
À 74 ans, Gérard Jugnot ne pense absolument pas à la retraite. Plusieurs projets cinéma sont en préparation : une comédie familiale tournée à l’été 2026, un projet de série diffusé sur une grande plateforme, et même un nouveau film en tant que réalisateur, qu’il prépare avec Saïda Jawad à la production.
« Tant que j’ai envie, je continue, résume-t-il. Le métier d’acteur, c’est un métier qu’on peut faire toute sa vie. Les rôles changent, on incarne des personnages différents, mais le plaisir du jeu reste intact. Je me sens beaucoup plus fatigué quand je ne tourne pas que quand je tourne. »
Un héritage culturel inestimable
Au moment de dresser le bilan de cinquante ans de carrière, Gérard Jugnot reste modeste. Il refuse de se considérer comme un monument du cinéma français, préférant parler d’une « aventure collective » avec ses camarades du Splendid. « On a eu la chance de croiser nos talents au bon moment, dans la bonne époque, avec les bonnes personnes. C’était une époque incroyable. »
Le « patrimoine Splendid » constitue aujourd’hui l’un des piliers culturels les plus solides de la France contemporaine. Les films sont régulièrement rediffusés à la télévision, repris dans les festivals, étudiés par les universitaires et imités par les nouvelles générations d’humoristes. Cette transmission spontanée, qui se fait sans publicité ni marketing massif, témoigne d’une véritable force culturelle.
Un témoignage rare sur un demi-siècle de cinéma
Les confidences récentes de Gérard Jugnot offrent un témoignage précieux sur une période fondamentale du cinéma populaire français. Acteur, réalisateur, producteur, fils du Splendid, époux complice de Saïda Jawad, l’artiste demeure une figure rare, capable de naviguer entre les générations avec une élégance discrète.
À 74 ans, il continue d’incarner un certain art de vivre français : celui d’une comédie sociale exigeante, d’une transmission générationnelle assumée, d’une fidélité à ses amis et à son métier. Une époque incroyable, dit-il. Et il a sans doute raison : c’est aussi grâce à des artistes comme lui qu’elle reste vivante.




