Corée du Sud : le pari des particuliers sur les puces vire au krach, 1,2 million d'appels de marge

Corée du Sud : le pari des particuliers sur les puces vire au krach, 1,2 million d'appels de marge

Ce qui s’est passé

Pendant un an, la Bourse de Séoul a vécu une euphorie rare. Dopées par le boom de l’intelligence artificielle et l’explosion de la demande de puces mémoire, les actions Samsung Electronics et SK Hynix se sont envolées : le titre Samsung a été multiplié par cinq en un an, celui de SK Hynix par neuf. L’indice KOSPI a plus que doublé en six mois, devenant l’un des indices les plus performants du monde.

Mais mi-juillet 2026, le vent a tourné. La déroute des valeurs de semi-conducteurs partie de Wall Street (l’indice Philadelphia Semiconductor a chuté de plus de 6 %) a traversé l’Asie. À Séoul, les deux mastodontes ont dévissé de 7 à 10 % en séance, un mécanisme de coupe-circuit (« sidecar ») a été déclenché sur le KOSPI et certains contrats à terme ont plongé. Or, c’est précisément là où le marché était le plus surexposé — IA, mémoire, ETF à effet de levier et dette des particuliers — que la chute a fait le plus mal.

Les petits porteurs et l’effet de levier

En Corée, les petits porteurs sont particulièrement nombreux et actifs en Bourse. Ces derniers mois, ils se sont endettés à un niveau record pour investir. Fin mai, l’encours des achats d’actions à crédit (dette sur marge) atteignait environ 60 000 milliards de wons, soit près de 39 milliards de dollars.

Le principe de l’effet de levier est simple : on emprunte auprès de son courtier pour acheter plus d’actions que ne le permettrait son capital. Tant que le cours monte, les gains sont démultipliés. Mais quand il baisse, les pertes le sont tout autant — et le prêteur finit par réclamer des garanties supplémentaires.

Une concentration extrême sur deux valeurs

Le plus inquiétant était la concentration de ces paris. À la mi-juillet, l’encours des prêts sur marge liés à Samsung Electronics s’élevait à environ 4 760 milliards de wons, et celui de SK Hynix à 4 330 milliards, soit près de 9 100 milliards de wons à eux deux.

Résultat : Samsung et SK Hynix représentaient à eux seuls 51 % de la valeur échangée sur toute la Bourse coréenne, contre 30 % un mois et demi plus tôt. En incluant les ETF à effet de levier adossés à ces deux titres, la concentration dépassait 80 %. Autrement dit, tout un marché suspendu à deux actions.

1,2 million d’appels de marge, des comptes liquidés d’office

Quand les cours ont plongé, la mécanique s’est emballée. La valeur des portefeuilles achetés à crédit est passée sous les seuils exigés par les courtiers, déclenchant des appels de marge en cascade. Faute de pouvoir remettre de l’argent à temps, de nombreux investisseurs ont vu leurs positions vendues automatiquement, ce qui a accentué la baisse… et provoqué de nouveaux appels de marge.

Selon les données de marché, plus de 1,2 million de comptes de particuliers à effet de levier avaient déclenché un appel de marge au 13 juillet 2026. Parmi eux, environ 320 000 à 360 000 comptes ont été entièrement liquidés par les courtiers. Un engrenage classique de « vente forcée » qui transforme une correction en spirale.

Pour prendre la mesure du choc, un ordre de grandeur : la Corée du Sud compte environ 35,7 millions d’adultes en âge de travailler (15-64 ans). Cela revient à dire qu’à ce stade, près d’un actif sur trente a été frappé par un appel de marge — un signe de la diffusion massive de la spéculation à effet de levier dans la société coréenne.

Le rôle des ETF à effet de levier

Cette frénésie a été en partie alimentée par une nouveauté : le 27 mai 2026, la Corée du Sud a lancé ses tout premiers ETF à effet de levier sur titres vifs (single-stock leveraged ETF), adossés justement à Samsung et SK Hynix. Ces produits, qui amplifient mécaniquement les variations d’une seule action, ont attiré des flots de capitaux et ajouté une couche de levier à un marché déjà tendu. Le phénomène rappelle d’autres emballements récents, comme la correction brutale de l’action SpaceX après l’euphorie de son introduction en Bourse.

La réponse du régulateur

Face au risque systémique, le régulateur financier coréen (Financial Services Commission) a annoncé une série de mesures pour dégonfler la bulle spéculative :

  • Suspension des nouvelles cotations d’ETF à effet de levier sur titres vifs ;
  • Interdiction faite aux sociétés de courtage et de gestion d’en faire la publicité ou le marketing ;
  • Triplement du dépôt minimum en liquidités exigé des nouveaux investisseurs, porté à 30 millions de wons.

L’objectif : casser les boucles de rétroaction créées par les produits à levier et refroidir la spéculation, sans pour autant provoquer une panique supplémentaire.

Pourquoi cela nous concerne aussi

Au-delà du cas coréen, cet épisode est un rappel utile pour tous les épargnants. L’effet de levier séduit en marché haussier, mais il peut ruiner un portefeuille en quelques séances quand la tendance se retourne. Il illustre aussi la fragilité des marchés très concentrés sur quelques valeurs technologiques, à l’heure où l’IA nourrit des valorisations vertigineuses partout dans le monde — un sujet de vigilance qui rejoint les tensions actuelles sur les marchés financiers.

Ce qu’il faut retenir

  • En Corée, les particuliers avaient massivement misé à crédit sur Samsung et SK Hynix, portés par le boom de l’IA (titres multipliés par 5 et 9 en un an).
  • La chute des semi-conducteurs a déclenché plus de 1,2 million d’appels de marge au 13 juillet 2026.
  • 320 000 à 360 000 comptes ont été entièrement liquidés d’office par les courtiers.
  • Deux actions concentraient jusqu’à 80 % de l’activité du marché, ETF à levier compris.
  • Le régulateur a suspendu les ETF à levier sur titres vifs et durci les conditions d’accès pour calmer la spéculation.
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