C’est une phrase qui résume à elle seule la démesure du projet Starship : Elon Musk répète depuis des mois que SpaceX vise, à terme, à lancer « au moins un vol par jour » de son gigantesque lanceur. Dans le même temps, l’entreprise prépare une manœuvre spectaculaire : rattraper le vaisseau lui-même en plein retour, à l’aide des bras articulés — les fameux « chopsticks » — de sa tour de lancement. Derrière ces annonces, il faut distinguer l’objectif affiché de ce qui a réellement été accompli. Décryptage.
Starship, un système hors norme
Rappelons d’abord de quoi l’on parle. Starship est un système de lancement entièrement réutilisable composé de deux étages : un premier étage propulseur, le Super Heavy, et un second étage, le vaisseau proprement dit, qui porte aussi le nom de Starship. L’ensemble, haut de plus de 120 mètres, est le lanceur le plus puissant jamais construit. L’objectif de SpaceX est double : déployer massivement les satellites Starlink de nouvelle génération et, à plus long terme, transporter fret et équipages vers la Lune et Mars.
La clé de voûte du projet, c’est la réutilisation totale et rapide. Là où une fusée classique est perdue ou longuement remise en état après chaque vol, SpaceX veut récupérer les deux étages, les inspecter et les faire revoler très vite. C’est précisément cette logique qui rend l’objectif « un vol par jour » théoriquement envisageable — et redoutablement difficile à atteindre.
Où en est vraiment le programme ?
Le programme a franchi une étape importante avec un onzième vol d’essai réussi, qui a rempli l’ensemble de ses grands objectifs : ascension nominale du Super Heavy, retour maîtrisé et amerrissage en douceur du propulseur, puis mise sur trajectoire du vaisseau, déploiement de maquettes de satellites Starlink et rentrée atmosphérique contrôlée. Ce vol marquait aussi la fin d’un chapitre : celui de la deuxième génération du vaisseau, avant le passage à une architecture entièrement revue.
SpaceX a déjà, lors de vols précédents, réussi à rattraper le Super Heavy avec les bras de sa tour : une prouesse technique qui a impressionné toute l’industrie. La prochaine étape, autrement plus délicate, consiste à faire de même avec le vaisseau, qui revient de bien plus haut et à des vitesses supérieures. Musk a laissé entendre que cette tentative de capture du vaisseau pourrait intervenir dès l’un des prochains vols, sous réserve que l’analyse des données de vol ne révèle pas de problème. La prudence reste donc de mise : entre l’annonce d’un calendrier et sa réalisation, l’histoire du programme a montré que les glissements sont fréquents.
La nouvelle génération, clé de la cadence
Pour espérer voler beaucoup plus souvent, SpaceX mise sur une troisième version du système, plus grande et plus performante. Cette version V3 est plus haute d’une dizaine de mètres que la précédente et vise une capacité d’emport nettement supérieure : on parle de plus de 100 tonnes en orbite basse, contre environ 35 tonnes pour la génération actuelle. Elle est propulsée par une nouvelle itération du moteur maison, le Raptor 3, conçu pour être plus simple à produire, plus léger et plus fiable.
La montée en puissance côté moteurs est bien réelle : SpaceX indiquait avoir produit plusieurs centaines de moteurs Raptor et accumulé des dizaines de milliers de secondes d’essais sur la nouvelle version. C’est un point crucial, car un rythme d’un vol par jour supposerait de fabriquer et d’entretenir des moteurs en très grande série, avec une régularité industrielle inédite dans le secteur spatial.
Une ambition industrielle avant tout
C’est peut-être là le cœur du sujet : l’objectif « un par jour » est autant un défi de production que de vol. Pour l’alimenter, SpaceX a considérablement agrandi ses capacités de fabrication à Starbase, au Texas, avec une nouvelle halle géante d’assemblage pensée pour produire, à terme, un très grand nombre de fusées par an. L’idée : transformer la construction de fusées, jusqu’ici artisanale, en une véritable chaîne de production continue.
Il faut toutefois garder la tête froide. En 2025, la cadence réelle du programme se comptait encore en une poignée de vols d’essai dans l’année — et non par jour. Passer de quelques vols annuels à un vol quotidien représenterait un bond d’un facteur considérable, qui suppose non seulement une fusée totalement réutilisable et fiable, mais aussi des autorisations réglementaires, des infrastructures au sol multipliées et une logistique de carburant hors norme. Comme souvent avec Elon Musk, l’objectif annoncé fixe un cap volontairement extrême ; il ne préjuge pas de la date à laquelle il sera — ou non — réellement atteint.
Pourquoi cette cadence est stratégique
Pourquoi vouloir voler aussi souvent ? D’abord pour Starlink : le déploiement des satellites de nouvelle génération, plus lourds et plus capables, dépend directement de la capacité de Starship à les mettre en orbite en grand nombre et à faible coût. Ensuite pour l’économie du lancement : plus une fusée vole, plus son coût par vol s’effondre, ce qui est le fondement du modèle SpaceX. Enfin et surtout pour Mars : envoyer une flotte vers la planète rouge, lors des fenêtres de tir favorables qui reviennent environ tous les deux ans, exigerait un très grand nombre de lancements rapprochés, notamment pour ravitailler les vaisseaux en orbite avant le grand départ.
Cette course à la cadence intervient dans un secteur spatial de plus en plus concurrentiel. En Europe, par exemple, la fusée Ariane 6 poursuit sa montée en puissance avec des lancements programmés depuis Kourou, comme celui prévu le 27 août 2026 pour le satellite météo MTG-I2. Les approches diffèrent : là où SpaceX parie tout sur la réutilisation à très haute fréquence, les autres acteurs avancent selon leurs propres logiques industrielles et souverainetés. Le programme Starship, lui, reste un pari technologique majeur, dont les réussites récentes sont indéniables — mais dont l’objectif le plus spectaculaire, « un vol par jour », appartient encore au domaine de l’ambition à démontrer.
Ce qu’il faut retenir
- Elon Musk affiche l’objectif de lancer « au moins un Starship par jour », un cap volontairement extrême qui reste à démontrer.
- Le programme a réussi un onzième vol d’essai remplissant tous ses grands objectifs, et a déjà rattrapé le propulseur Super Heavy avec les bras de sa tour ; la capture du vaisseau lui-même est la prochaine étape visée.
- Une nouvelle génération plus grande (V3) et un nouveau moteur (Raptor 3) doivent permettre d’emporter plus de 100 tonnes en orbite basse et de soutenir une cadence élevée.
- L’enjeu est autant industriel que spatial : produire des fusées en série grâce à de nouvelles infrastructures à Starbase.
- Cette cadence conditionne le déploiement de Starlink, l’effondrement des coûts de lancement et, à terme, les missions vers la Lune et Mars : entre l’objectif annoncé et la réalité, la prudence reste de mise.




