Une valorisation en recul significatif
Sur les marchés privés où s’échangent les actions des entreprises non cotées, SpaceX a vu sa valorisation reculer de plus de 15 % au cours des dernières semaines. Évaluée à plus de 350 milliards de dollars lors d’un round de financement secondaire à l’automne 2025, l’entreprise s’échange désormais autour des 290-300 milliards selon les plateformes spécialisées.
Cette baisse est historiquement significative pour une entreprise qui n’avait connu que des hausses depuis sa création. Le retournement traduit une réévaluation profonde des perspectives par les investisseurs, qui scrutent désormais avec plus d’exigence les résultats opérationnels du groupe.
Pour Elon Musk personnellement, dont une partie significative de la fortune repose sur sa participation dans SpaceX, l’impact n’est pas négligeable. Le PDG voit sa valeur nette reculer d’environ 20 milliards de dollars sur la période, sans pour autant remettre en cause son statut d’homme le plus riche du monde.
Les échecs Starship qui pèsent
La première cause de cette désaffection des investisseurs réside dans la multiplication des échecs Starship. Le grand projet de fusée géante de SpaceX, destiné à révolutionner l’accès à l’espace et à permettre la colonisation martienne, traverse une période particulièrement difficile.
Les vols d’essai successifs de 2026 ont enchaîné les déboires : explosions sur le pas de tir, désintégrations en vol, perte du booster, ratés de récupération. Le programme accumule désormais un retard de plus de 18 mois par rapport au calendrier initial, repoussant d’autant les ambitieux objectifs commerciaux et institutionnels.
Or, le retour sur investissement de SpaceX repose massivement sur le succès Starship. Les contrats avec la NASA pour le programme lunaire Artemis dépendent du bon fonctionnement de la machine. Les ambitions martiennes, longtemps présentées comme objectif ultime du groupe, ne sont plus crédibles sans Starship opérationnel. Et les marchés publicitaires anticipent désormais avec scepticisme les promesses du calendrier officiel.
Le ralentissement Starlink
Deuxième préoccupation majeure : le ralentissement de la croissance de Starlink, l’activité de connectivité satellitaire qui constituait jusqu’ici le moteur économique de SpaceX. Lancée en 2019, cette filiale a connu une croissance spectaculaire, atteignant plus de 5 millions d’abonnés en 2024 et générant des revenus annuels supérieurs à 7 milliards de dollars.
Mais les derniers chiffres, communiqués en interne et fuités dans la presse spécialisée, sont moins flatteurs. Le rythme de nouveaux abonnés ralentit nettement, sous l’effet de la concurrence accrue (Amazon Project Kuiper, OneWeb consolidé) et de la saturation des marchés porteurs initiaux (États-Unis, Canada, Australie, Europe de l’Ouest).
Plusieurs pays ont par ailleurs restreint ou conditionné Starlink à des accords spécifiques, en raison de préoccupations souveraines et stratégiques. La France, l’Allemagne, l’Inde, le Brésil et plusieurs États africains négocient désormais des contreparties que SpaceX n’a pas toujours intérêt à accepter. Le rêve d’un Internet satellitaire universel et incontrôlé bute sur les frontières juridiques.
Les contrats publics revus à la baisse
L’élection américaine et l’arrivée d’une nouvelle administration ont également pesé sur les perspectives de SpaceX. Bien qu’Elon Musk ait initialement soutenu Donald Trump, la relation s’est rapidement détériorée, et plusieurs contrats publics jugés trop favorables à SpaceX ont été révisés.
Le programme Artemis, qui dépendait fortement de Starship comme module d’atterrissage lunaire, a vu certaines tranches de financement repoussées ou conditionnées à de nouvelles étapes de validation. La NASA a parallèlement renforcé ses partenariats avec Blue Origin (Jeff Bezos), Lockheed Martin et Northrop Grumman, dans une logique de diversification stratégique.
Au Pentagone, plusieurs contrats de défense avec SpaceX (lancements de satellites espions, communications militaires) ont été partiellement réalloués à d’autres acteurs. La crainte d’une dépendance excessive à une entreprise dirigée par un personnage aussi imprévisible que Musk a joué dans les arbitrages.
La personnalité Musk : un atout devenu un risque
Pour les investisseurs, la personnalité polarisante d’Elon Musk est progressivement passée du statut d’atout marketing à celui de risque sérieux. Les déclarations publiques imprévisibles du milliardaire, ses prises de position politiques tranchées, ses interventions controversées sur X (ex-Twitter) génèrent une instabilité permanente qui complique l’évaluation rationnelle de l’entreprise.
Plusieurs épisodes récents ont notamment écorné l’image de SpaceX : la gestion erratique de Tesla en parallèle, les conflits ouverts avec l’administration Trump après une lune de miel courte, les accusations de comportement toxique sur certains sites de l’entreprise, les enquêtes du Department of Labor sur les conditions de travail.
Les institutionnels qui dominent désormais le capital de SpaceX (Sequoia, a16z, Fidelity, Founders Fund) pèsent pour une professionnalisation de la gouvernance et un encadrement plus strict du fondateur. Une introduction en Bourse, longtemps évoquée mais toujours repoussée, pourrait imposer ces contraintes - mais elle paraît désormais peu probable à court terme dans un contexte boursier dégradé.
La concurrence qui se renforce
L’écosystème spatial s’est par ailleurs considérablement densifié ces dernières années, érodant la position de monopole de SpaceX. Blue Origin a réussi plusieurs lancements New Glenn et accélère son programme lunaire. Rocket Lab, ULA, Relativity Space, Stoke Space développent des solutions complémentaires ou concurrentes.
Au niveau international, la Chine multiplie les avancées avec son secteur spatial structuré autour de la CASC et de plusieurs startups (CASIC, LandSpace, iSpace). L’Europe, avec Ariane 6 enfin opérationnel et plusieurs initiatives privées (Latitude, MaiaSpace, Isar Aerospace, PLD Space), reprend des couleurs après plusieurs années de retard.
Cette diversification du marché signifie pour SpaceX la fin du monopole de fait sur les lancements lourds, le segment le plus rentable. Les marges, longtemps protégées par l’absence d’alternative crédible, sont mécaniquement comprimées par la concurrence.
Quel avenir pour le pionnier ?
Malgré ces difficultés, SpaceX reste un acteur incontournable du secteur spatial mondial. Ses Falcon 9, fiables et performants, continuent de lancer la majorité des satellites commerciaux. Starlink, malgré son ralentissement, génère des cash-flows substantiels. Les contrats existants avec la NASA, l’US Space Force et plusieurs clients institutionnels garantissent une activité minimale.
L’équipe technique reste de très haut niveau, capable d’avancées spectaculaires lorsque les conditions sont réunies. La culture d’ingénierie de l’entreprise, longtemps glorifiée, reste un atout difficilement reproductible par les concurrents.
Mais l’époque où SpaceX pouvait promettre n’importe quoi et lever des milliards en quelques jours semble révolue. Les prochains mois seront décisifs : il faudra démontrer un Starship enfin maîtrisé, des résultats Starlink réellement solides, et un calendrier crédible pour les ambitions martiennes. Sans cela, la désaffection des investisseurs pourrait se transformer en spirale plus inquiétante encore, mettant en cause la stratégie même de l’entreprise.
Un signal d’avertissement, en tout cas, qui rappelle que même les icônes de la tech ne sont pas à l’abri des cycles économiques et des réalités opérationnelles. Le pari spatial reste audacieux, mais il a désormais besoin de résultats tangibles plus que de promesses brillantes.




