Renseignement et IA : la DGSI rompt son contrat avec Palantir pour la pépite française ChapsVision

Renseignement et IA : la DGSI rompt son contrat avec Palantir pour la pépite française ChapsVision

Une rupture historique avec Palantir

Depuis 2016, la DGSI utilisait les solutions de Palantir Technologies pour analyser des volumes massifs de données et identifier des signaux faibles dans le cadre de ses missions de renseignement intérieur. La société américaine, fondée par Peter Thiel et étroitement liée aux agences de renseignement des États-Unis (CIA, FBI, NSA), s’était imposée comme un fournisseur quasi incontournable pour les services européens souhaitant exploiter les techniques modernes d’analyse de données.

Le contrat français, renouvelé une première fois en 2019 puis en 2022, faisait pourtant l’objet de critiques persistantes. Des parlementaires de tous bords, des chercheurs en cybersécurité et plusieurs anciens cadres du renseignement avaient régulièrement alerté sur la vulnérabilité que représentait, pour la souveraineté française, le recours à une technologie américaine pour des missions aussi sensibles que la lutte antiterroriste ou la détection des ingérences étrangères.

Le ministre Sébastien Lecornu, qui supervise désormais le contrat dans le cadre de ses fonctions élargies, a justifié cette rupture par la nécessité de retrouver une « autonomie stratégique sur les outils du renseignement ». La déclaration officielle, faite ce 16 juin, marque un tournant assumé dans la doctrine française en matière de souveraineté technologique.

ChapsVision, le champion français retenu

À la place de Palantir, c’est la société française ChapsVision qui hérite du contrat. Fondée en 2019, cette pépite encore peu connue du grand public s’est imposée ces dernières années comme l’un des principaux acteurs hexagonaux de l’analyse de données pour le renseignement. Son siège est implanté à Boulogne-Billancourt, et l’entreprise emploie aujourd’hui plusieurs centaines d’ingénieurs spécialisés en intelligence artificielle, en traitement automatique du langage et en cybersécurité.

ChapsVision avait déjà décroché plusieurs contrats sensibles ces dernières années, notamment avec des services de renseignement étrangers européens, mais aussi avec différentes administrations françaises. Sa technologie repose sur une plateforme propriétaire d’analyse de données capable de traiter en temps quasi réel des sources hétérogènes : signaux numériques, métadonnées télécoms, contenus open source, données structurées et non structurées.

L’entreprise a fait des efforts particuliers pour rassurer les utilisateurs sur les garanties d’hébergement et de contrôle juridique. Tous les serveurs sont implantés sur le territoire français, le code source est entièrement maîtrisé en interne, et aucune dépendance critique vis-à-vis d’un acteur extra-européen n’est documentée. Des arguments qui ont visiblement pesé dans le choix de la DGSI.

Les enjeux de la souveraineté numérique

Au-delà du cas particulier de la DGSI, cette décision s’inscrit dans un mouvement de fond qui agite les administrations européennes depuis plusieurs années. La crainte d’un détournement, intentionnel ou non, des données traitées par des entreprises soumises à des juridictions étrangères (en particulier le Cloud Act américain) est devenue un sujet politique majeur.

Le Cloud Act, adopté aux États-Unis en 2018, permet en effet aux autorités américaines d’exiger d’une entreprise américaine la communication de données stockées à l’étranger, sans recours possible. Cette extraterritorialité, dénoncée par tous les juristes européens, est jugée incompatible avec la confidentialité absolue requise pour les missions de renseignement.

Plusieurs autres administrations françaises sont engagées dans des démarches similaires : le ministère des Armées, la DGSE, plusieurs préfectures, et même certaines collectivités territoriales abandonnent progressivement leurs prestataires américains au profit de solutions européennes ou françaises. Le mouvement n’est plus marginal, il devient structurant.

Un signal pour l’écosystème français de la défense

Pour l’écosystème français de la défense et du renseignement, le choix de ChapsVision est un signal fort. Il prouve qu’une startup française peut, en quelques années, atteindre un niveau de maturité technologique suffisant pour remporter des contrats face à des géants mondiaux. Une démonstration qui devrait encourager les investisseurs et les pouvoirs publics à soutenir davantage les pépites tricolores du secteur.

D’autres champions français pourraient bénéficier de cet effet d’entraînement. La société Thales, déjà bien implantée dans le renseignement militaire, voit son positionnement consolidé. Sopra Steria, Atos et plusieurs ETI spécialisées en cybersécurité devraient également profiter du climat favorable à l’achat souverain dans les prochains mois.

Le ministre Lecornu a d’ailleurs annoncé une enveloppe complémentaire de plusieurs centaines de millions d’euros, dans le cadre de la prochaine Loi de Programmation Militaire, pour soutenir les développements technologiques de souveraineté. Une partie de ces fonds devrait flécher des PME et startups innovantes, dans une logique de constitution d’un véritable écosystème français de la défense numérique.

Quelle réaction de Palantir ?

Du côté américain, la réaction de Palantir reste mesurée. Dans un communiqué succinct publié ce 16 juin, la société indique « prendre acte » de la décision française et souligne que « la coopération technologique transatlantique reste essentielle face aux menaces communes ». Une formulation diplomatique qui masque mal la déception d’une entreprise pour laquelle la France constituait un client important en Europe.

Palantir conserve néanmoins des positions solides ailleurs sur le continent. L’Allemagne, le Royaume-Uni, plusieurs pays nordiques et certains États d’Europe centrale demeurent fidèles à la technologie américaine, soit par conviction stratégique, soit faute d’alternatives européennes suffisamment matures. L’influence de la firme reste donc considérable au niveau européen.

Plus largement, cette décision française pourrait toutefois inciter d’autres administrations européennes à réexaminer leurs propres choix. Si la DGSI, l’un des services de renseignement les plus respectés du continent, fait confiance à un acteur national, pourquoi pas les services allemands ou italiens ? Une dynamique de basculement européen vers des solutions souveraines reste possible, même si elle se heurterait à des résistances importantes.

Une transition technique complexe à organiser

La transition opérationnelle entre les deux solutions ne sera pas anodine. Migrer plusieurs années de données, de modèles entraînés et de workflows analytiques d’une plateforme à une autre représente un défi technique majeur. La DGSI travaille avec ChapsVision sur un calendrier de bascule progressif, qui s’étalera sur environ 18 mois, de juillet 2026 à fin 2027.

Durant cette période, certaines fonctionnalités continueront temporairement à reposer sur Palantir, le temps que les équivalents soient pleinement opérationnels du côté ChapsVision. Cette phase transitoire est jugée à risque par certains observateurs, qui redoutent une fenêtre de vulnérabilité dans les capacités d’analyse du service de renseignement.

Pour limiter ces risques, la DGSI a obtenu de Palantir une continuité de service garantie pendant toute la période de transition. L’entreprise américaine, malgré la perte du contrat principal, conserve donc une présence opérationnelle dans les murs français pendant un an et demi, ce qui devrait fluidifier la bascule.

Un succès symbolique qui devra être confirmé

Au-delà de l’annonce politique, le véritable test pour ChapsVision sera opérationnel. Sa technologie devra démontrer, dans la durée et sur le terrain, qu’elle est capable de fournir aux agents de la DGSI les outils nécessaires pour traiter les menaces les plus complexes : terrorisme islamiste, espionnage étatique, ingérences étrangères, criminalité organisée transnationale.

Les premiers retours d’utilisation seront scrutés avec une attention particulière, tant par les opérationnels français que par les partenaires étrangers du renseignement. Une déception sur le terrain pourrait rapidement remettre en question le pari de la souveraineté, et favoriser un retour - même partiel - vers les outils américains.

À l’inverse, un succès durable installerait définitivement la France comme l’une des nations leaders en matière de souveraineté technologique appliquée au renseignement. Un positionnement stratégique de premier ordre, à l’heure où les guerres cognitives et hybrides redessinent les rapports de force internationaux.

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