Derrière chaque requête envoyée à un assistant conversationnel, chaque image générée en quelques secondes ou chaque résumé produit par une IA, il y a des serveurs qui tournent, chauffent et consomment de l’électricité. Longtemps invisible, cette facture énergétique devient l’un des grands enjeux de la décennie. Selon les projections des principales agences, la consommation des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle pourrait quadrupler d’ici 2035. Un choc pour les réseaux électriques, mais aussi une occasion de repenser notre rapport au numérique.
Des chiffres qui donnent le vertige
D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation électrique mondiale des data centers devrait plus que doubler d’ici 2030, pour atteindre environ 945 térawattheures (TWh), soit peu ou prou la consommation électrique actuelle du Japon. À l’horizon 2035, elle grimperait autour de 1 200 TWh. Mais le vrai point de bascule se situe du côté de l’IA : la demande électrique des centres de données optimisés pour l’intelligence artificielle est, elle, appelée à plus que quadrupler.
La France n’échappe pas au mouvement. Dans son Bilan prévisionnel 2025-2035, RTE, le gestionnaire du réseau, anticipe une consommation des data centers de 15 à 20 TWh en 2030, soit environ 3 % de l’électricité nationale, puis 23 à 28 TWh en 2035. Concrètement, RTE table sur un triplement de cette consommation entre 2023 et 2035 sur le territoire. Le rythme est déjà tangible : la consommation des data centers français a bondi d’environ 35 % en quatre ans.
Pourquoi l’IA consomme-t-elle autant ?
Tous les serveurs ne se valent pas. L’intelligence artificielle repose sur des processeurs graphiques (GPU) très denses, conçus pour effectuer des milliards d’opérations en parallèle. Ces puces sont bien plus gourmandes que les serveurs traditionnels, et surtout elles dégagent beaucoup plus de chaleur. Trois facteurs cumulatifs expliquent cette gloutonnerie énergétique :
- Le volume de calcul colossal nécessaire pour entraîner les grands modèles, une phase qui peut durer des semaines sur des milliers de puces ;
- La latence en temps réel exigée par les inférences à grande échelle, c’est-à-dire chaque réponse fournie à un utilisateur, multipliée par des centaines de millions de requêtes quotidiennes ;
- La densité des GPU, qui concentrent énormément de puissance dans peu d’espace et imposent un refroidissement permanent.
Ce dernier point est loin d’être anecdotique. Dans un data center, deux postes concentrent à eux seuls environ 80 % de la consommation électrique : les serveurs informatiques qui calculent et stockent en continu, et les systèmes de refroidissement chargés d’évacuer la chaleur. Autrement dit, une part importante de l’énergie ne sert pas directement au calcul, mais à empêcher les machines de surchauffer.
L’eau, l’autre ressource sous pression
Refroidir des serveurs ne mobilise pas que de l’électricité : beaucoup d’installations recourent à l’eau. En France, la consommation d’eau des data centers a atteint environ 575 000 m³ en 2024, quasi exclusivement de l’eau potable. Dans un contexte de sécheresses de plus en plus fréquentes, cette ponction interroge, d’autant que les projets d’implantation se multiplient. Autour de Marseille, par exemple, la Commission de régulation de l’énergie a validé un projet de 550 MW de puissance supplémentaire à l’horizon 2032, soit l’équivalent de la moitié d’un réacteur nucléaire dédié à ces seuls centres de données.
Quel impact sur le climat ?
Qui dit électricité dit émissions, tant que le mix énergétique n’est pas totalement décarboné. Selon l’AIE, les émissions liées à l’électricité consommée par les data centers pourraient passer d’environ 180 millions de tonnes de CO₂ aujourd’hui à 300 millions de tonnes en 2035 dans un scénario central, et jusqu’à 500 millions de tonnes dans un scénario d’accélération forte. L’empreinte reste, pour l’heure, modeste à l’échelle mondiale comparée aux transports ou à l’industrie lourde, mais sa trajectoire est spectaculaire et très localisée : là où les centres se concentrent, ils peuvent saturer les réseaux régionaux.
Les pistes pour maîtriser la facture
Face à ce mur énergétique, plusieurs leviers sont sur la table. Aucun n’est suffisant à lui seul, mais leur combinaison peut faire la différence.
Gagner en efficacité
Les progrès matériels et logiciels permettent d’obtenir davantage de calcul par watt consommé. L’optimisation des modèles, la compression, les puces plus sobres et surtout le refroidissement liquide, plus efficace que la climatisation classique, réduisent la part d’énergie gaspillée. L’indicateur de référence, le PUE (Power Usage Effectiveness), se rapproche progressivement de la valeur idéale de 1 dans les installations les plus récentes.
Décarboner l’approvisionnement
La France dispose d’un atout avec son électricité largement nucléaire et renouvelable, donc peu carbonée. À l’échelle mondiale, l’AIE anticipe une hausse de plus de 450 TWh de production renouvelable pour alimenter les data centers d’ici 2035. Les géants du numérique multiplient les contrats d’approvisionnement en énergie propre, et certains relancent même des projets nucléaires, y compris de petits réacteurs modulaires, pour sécuriser une électricité stable et disponible en continu.
Miser sur la sobriété
Enfin, la question du besoin réel se pose. Faut-il solliciter une IA générative pour chaque tâche ? Mieux dimensionner les modèles, réutiliser la chaleur fatale des serveurs pour chauffer des logements ou des piscines, et planifier les implantations en fonction des capacités du réseau sont autant de pistes de bon sens. La sobriété n’est pas le renoncement à l’innovation, mais l’art de la rendre soutenable.
Ce que cela implique concrètement
Pour les États, l’équation devient stratégique : accueillir des data centers, c’est attirer des investissements et de la souveraineté numérique, mais aussi anticiper des besoins électriques massifs et parfois concentrés sur quelques territoires. Pour les entreprises, l’efficacité énergétique devient un argument commercial autant qu’écologique. Et pour les utilisateurs, une prise de conscience s’installe : le numérique, si immatériel en apparence, repose sur une infrastructure bien physique dont l’appétit électrique ne cesse de croître.
Ce qu’il faut retenir
- La consommation électrique mondiale des data centers pourrait atteindre environ 1 200 TWh en 2035, et celle des centres dédiés à l’IA pourrait plus que quadrupler.
- En France, RTE anticipe un triplement de la consommation des data centers entre 2023 et 2035, jusqu’à 23-28 TWh.
- Les GPU très denses et le refroidissement expliquent l’essentiel de la facture : à eux deux, serveurs et climatisation pèsent environ 80 % de la consommation.
- L’eau et les émissions de CO₂ sont les autres points de vigilance, notamment là où les centres se concentrent.
- Efficacité matérielle, énergies décarbonées (nucléaire et renouvelables) et sobriété d’usage sont les trois leviers pour rendre l’IA énergétiquement soutenable.




