La géothermie a mauvaise réputation : on l’imagine coûteuse, réservée aux gros chantiers, associée à d’interminables forages. Une jeune entreprise suisse veut casser cette image. Enerdrape, start-up issue de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne), propose une géothermie sans forage, capable de récupérer la chaleur du sous-sol dans des espaces déjà construits. Une idée simple sur le papier, mais qui pourrait aider à décarboner le chauffage des villes.
Capter la chaleur du sous-sol, sans creuser
Le principe de départ est celui de toute géothermie : sous nos pieds, la température reste stable et relativement douce toute l’année, à l’abri des variations de l’air extérieur. Cette chaleur naturelle peut servir à chauffer un bâtiment en hiver, et le sous-sol peut aussi aider à le rafraîchir en été.
La différence, avec Enerdrape, tient à la méthode. Plutôt que de forer profondément le terrain, l’entreprise mise sur des panneaux thermiques préfabriqués que l’on vient fixer sur les parois d’espaces souterrains déjà existants : parkings, tunnels, caves. Ces surfaces enterrées sont en contact permanent avec le sol et l’air ambiant du sous-sol : elles constituent une réserve de chaleur douce que l’on ne pense jamais à exploiter.
Comment fonctionnent les panneaux
Concrètement, les panneaux d’Enerdrape jouent le rôle d’échangeurs de chaleur. Un fluide circule à l’intérieur, capte les calories présentes sur la paroi souterraine, puis les transporte vers une pompe à chaleur. C’est cette pompe qui élève la température pour la rendre utilisable dans le circuit de chauffage du bâtiment.
Selon l’entreprise, le système peut fournir jusqu’à 60 % des besoins de chaleur d’un bâtiment. Autre repère avancé : 1 m² de panneaux permettrait de chauffer ou de rafraîchir 5 à 10 m² de surface habitable. Les panneaux sont par ailleurs présentés comme compatibles avec toutes les pompes à chaleur du marché, ce qui facilite leur intégration dans des installations existantes.
Les atouts d’une solution modulaire
Le principal argument d’Enerdrape, c’est l’absence de forage. Et cet avantage en entraîne plusieurs autres :
- Des coûts réduits : pas de gros œuvre de perçage ni d’équipement lourd de forage.
- Moins de risques géologiques : on n’intervient pas en profondeur dans des terrains dont la nature est parfois incertaine.
- Des démarches allégées : sans forage, les autorisations administratives sont en principe plus simples à obtenir.
- Une pose modulaire : on ajoute les panneaux surface par surface, selon les besoins et l’espace disponible.
Autrement dit, la technologie s’adresse en priorité aux nombreux bâtiments urbains dotés d’un parking ou d’une cave : autant de surfaces enterrées aujourd’hui inexploitées sur le plan énergétique.
Une start-up déjà sur le terrain
Basée à Écublens, dans le canton de Vaud, Enerdrape a franchi les premières étapes du passage de l’idée au produit. L’entreprise a réalisé une levée de fonds de 1,3 million de francs, avec plusieurs investisseurs à son tour de table, dont l’énergéticien Romande Energie.
Côté production, la jeune pousse annonce avoir déjà fabriqué 1 000 panneaux, dont 200 installés dans un parking d’un magasin Coop à Renens. De quoi passer du prototype à une première démonstration grandeur nature. L’entreprise affiche désormais des ambitions d’expansion au-delà des frontières suisses, en visant notamment la France et l’Allemagne.
Un potentiel pour décarboner le chauffage urbain
L’enjeu de fond dépasse la seule prouesse technique. Le chauffage des bâtiments reste l’un des grands postes d’émissions de gaz à effet de serre dans les villes. Toute solution capable de remplacer une partie du gaz ou du fioul par une source locale et bas carbone présente donc un intérêt réel.
En s’appuyant sur des infrastructures déjà en place, Enerdrape propose une piste séduisante : exploiter un gisement de chaleur qui existe déjà, juste sous les immeubles, sans nouveau chantier lourd. Dans un tissu urbain dense, où l’espace au sol manque, l’idée d’aller chercher l’énergie dans les parkings et les tunnels a de quoi retenir l’attention.
Une technologie jeune, à confirmer
Il faut toutefois rester mesuré. La solution est récente, et son déploiement à grande échelle reste à démontrer. Les performances réelles peuvent varier d’un site à l’autre : la quantité de chaleur récupérable dépend de la nature du sous-sol, de la température ambiante des espaces enterrés et de la configuration de chaque bâtiment.
Comme souvent avec les innovations énergétiques, ce sont les prochaines installations, suivies dans la durée, qui diront si les chiffres annoncés se vérifient dans la vie réelle. Mais l’approche a le mérite de rappeler une évidence : sous nos villes dort une énergie discrète, propre et jusque-là négligée. Enerdrape parie qu’il est temps de s’en servir.




