C’est une plongée dans une mémoire enfouie. Une expédition scientifique française est allée observer, par près de 4 700 mètres de fond, les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique au siècle dernier. Baptisée NODSSUM et portée par le CNRS, cette mission d’étude — et non un accident ou une opération d’urgence — lève le voile sur une pratique longtemps tombée dans l’oubli.
Une expédition au long cours
Pour mener à bien cette exploration, les scientifiques ont embarqué à bord d’un navire de recherche au nom évocateur : le « Pourquoi pas ? ». Une trentaine de scientifiques ont participé à la campagne, qui s’est déroulée du 27 mai au 28 juin 2026.
Au total, l’équipe a réalisé 20 plongées à plus de 4 694 mètres de profondeur. À ces abysses, la pression est écrasante, la lumière inexistante : seuls des engins spécialisés permettent d’aller observer, cartographier et documenter ce qui repose sur le fond. Un travail minutieux, mené loin de tout, pour ramener des images et des données d’un environnement que personne n’avait vraiment inspecté depuis le dépôt des fûts.
Retour sur une pratique aujourd’hui interdite
Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter dans le temps. Entre 1946 et 1990, quatorze pays européens ont déversé plus de 200 000 barils de déchets radioactifs dans l’océan. À l’époque, l’immersion en mer était considérée comme une solution acceptable pour se débarrasser de certains déchets. Elle est aujourd’hui interdite.
La France seule a immergé plus de 46 000 de ces fûts, lors d’opérations menées en 1967 et 1969. Ces chiffres, longtemps restés dans l’ombre, rappellent l’ampleur d’une pratique collective que plusieurs nations ont partagée pendant des décennies, avant que les mentalités et les règles n’évoluent.
Ce que les chercheurs ont observé
Sur place, l’équipe a repéré 3 355 fûts sur une zone de 163 km². Un décompte qui donne la mesure de la densité de ces dépôts sur le plancher océanique. Mais au-delà du nombre, c’est l’état des barils qui interpelle.
Beaucoup se sont révélés corrodés, éventrés, marqués par les décennies passées au fond de l’eau. Dans certains cas, de la matière s’est échappée sur le fond marin. Rien d’étonnant : conçus pour un autre temps, ces contenants n’étaient pas destinés à résister éternellement à l’environnement extrême et corrosif des grands fonds.
La surprise : la vie s’est installée
Le constat le plus inattendu de l’expédition ne concerne pas les fûts eux-mêmes, mais ce qui les entoure. Malgré des conditions extrêmes — obscurité totale, froid, pression colossale — les scientifiques ont observé une vie foisonnante. Anémones, éponges, crabes et d’autres organismes des grands fonds se sont installés sur ou près des fûts.
Ces structures posées sur un sol souvent plat et uniforme ont visiblement servi de support à toute une petite communauté animale. Une image saisissante : celle d’une nature qui reprend ses droits, jusque sur des vestiges de notre passé industriel les plus improbables.
Une mémoire à ne pas perdre
Au-delà de l’aspect insolite, l’enjeu de cette mission est double. D’abord, il s’agit de raviver la mémoire d’une pollution oubliée. Ces dizaines de milliers de fûts existent, ils sont là, et il est important de savoir ce qu’ils deviennent plutôt que de les laisser disparaître des radars.
Ensuite, l’expédition ouvre la voie à un suivi environnemental sérieux. Observer l’état des barils, mesurer leur évolution et étudier la vie qui les entoure permet de mieux comprendre l’impact réel de ces dépôts sur les écosystèmes des abysses.
Une démarche mesurée, sans alarmisme
Il faut insister sur un point : NODSSUM est une mission d’étude, pas la réponse à une catastrophe. L’objectif n’est ni de dramatiser ni de minimiser, mais de documenter une situation héritée du passé avec des données solides.
Comprendre ce qui se passe à 4 700 mètres de profondeur, sur des fûts déposés il y a plus d’un demi-siècle, relève d’abord de la connaissance scientifique. C’est en observant patiemment, campagne après campagne, que l’on pourra évaluer les éventuels effets de ces déchets sur le milieu marin. Cette expédition rappelle enfin une leçon utile : les décisions prises hier laissent des traces durables, parfois jusqu’au plus profond des océans.




